Tapis de Tabriz
Tabriz est le centre persan le plus productif et le plus inégal. Sous un même nom se rangent des tapis de série et des pièces d'ateliers de maîtres. Le nom seul ne dit donc presque rien : c'est le revers qui parle.

Une ville du nord-ouest, trois âges de production
Tabriz est la capitale de l'Azerbaïdjan iranien, dans l'angle nord-ouest du pays, à quelques heures de la frontière turque. Elle tisse depuis l'époque safavide et fut au XVIe siècle l'un des foyers du dessin persan classique. Ce qui circule aujourd'hui appartient pourtant à une histoire plus courte : la production commerciale de Tabriz redémarre dans le dernier quart du XIXe siècle, quand des maisons de négoce réorganisent les ateliers de la ville pour l'exportation vers l'Europe.
Les pièces que l'on voit passer se répartissent en trois périodes. Celles de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, aujourd'hui peu nombreuses en bon état. Celles des années 1930 à 1970, qui forment le gros de ce qui se trouve dans les intérieurs belges. Celles d'après 1980, souvent très fines, fréquemment signées, tissées pour une clientèle du Golfe autant que d'Europe. Un Tabriz de 1900 et un Tabriz de 1995 n'ont guère en commun que le nœud.
Le crochet, le nœud turc et le compte en raj
Tabriz noue au nœud turc, dit ghiordes ou symétrique : le fil de laine passe à cheval sur deux fils de chaîne et ressort entre eux. C'est un nœud stable, qui tient bien un tracé anguleux et supporte le passage. La ville a de plus une particularité d'outil. On y noue au crochet à manche, le qollab, là où la plupart des centres persans nouent au doigt et coupent au couteau. Le crochet permet des cadences élevées et un velours d'une grande régularité.
La fondation est presque toujours en coton, chaîne et trame, avec deux passages de trame entre deux rangs de nœuds ; sur les qualités très fines, la chaîne peut être en soie. Le velours est en laine, souvent kork sur les bonnes pièces, et il n'est pas rare que la soie serve à souligner un contour ou un pétale. La hauteur de velours est modeste, de l'ordre de quatre à huit millimètres, et descend plus bas encore sur les tapis très denses.
Sur place, la finesse ne se compte pas au mètre carré mais en raj, c'est-à-dire en nombre de nœuds sur sept centimètres de chaîne. Trente raj désigne un tapis courant, quarante un bon tapis d'atelier, cinquante à soixante une qualité fine, soixante-dix et au-delà une pièce d'exception. Traduit en nœuds au mètre carré, cela couvre une fourchette considérable, d'environ 150 000 à près d'un million, les tables de conversion variant selon le rapport entre rangs et nœuds. Aucun autre centre persan ne s'étale autant sous un seul nom.
Reconnaître : la variété comme signature
Le répertoire de Tabriz est le plus large de Perse, et cette largeur est en soi un indice. La ville copie tout et réinterprète tout : médaillon central à écoinçons, semis Herati dit mahi, scènes de chasse, arbres de vie, mihrab de prière, jardins compartimentés, reprises du célèbre tapis d'Ardebil, jusqu'à des compositions figuratives. La palette penche vers l'ivoire, la brique, le bleu indigo et les beiges, avec une préférence marquée pour les fonds ivoire et rouille.
Face à une copie indienne ou pakistanaise du même dessin, quelques points tranchent plus sûrement que le style. Le revers d'un Tabriz est net, les rangs sont bien alignés, et le nœud symétrique s'y lit. La laine locale est nerveuse, un peu sèche sous les doigts ; les copies emploient souvent une laine importée plus molle et plus blanche à la base, et un coton de fondation mercerisé qui brille. Un lavage chimique destiné à vieillir la pièce laisse une surface adoucie de façon uniforme, sans les variations d'abrash qu'apportent des bains de teinture successifs. Enfin, sur un tapis noué main, la frange est le prolongement de la chaîne : une frange rapportée et cousue se voit au revers et suffit à conclure.

Ce qui fait la valeur d'un Tabriz
Puisque le nom ne suffit pas, tout se joue sur des critères que l'on peut vérifier. La densité d'abord, comptée au revers sur dix centimètres dans les deux sens. La qualité de la laine ensuite : une laine kork bien filée garde de la souplesse et retrouve son lustre après lavage, une laine médiocre reste mate quoi qu'on fasse. La nature des teintures, végétales ou synthétiques, et surtout leur stabilité. L'état du velours, qui se mesure à la base du poil et non à sa pointe. L'intégrité des lisières et des franges. Le format enfin, un grand tapis régulier étant plus rare qu'une carpette de même qualité.
Les ateliers de maîtres, dont le nom est parfois tissé dans un cartouche de bordure, forment une catégorie à part. Une signature ne se lit pas comme une garantie : elle se copie sans difficulté, et elle recouvre souvent plusieurs qualités au sein d'un même atelier. Nous la relevons, puis nous estimons le tapis sur ce que montre le revers. La méthode est détaillée dans le guide estimer la valeur d'un tapis.
Ce qu'un Tabriz demande à l'atelier
Au lavage, les pièces anciennes à teintures végétales demandent un test de solidité sérieux : les rouges de garance et certains bleus indigo peuvent parler sur le chiffon blanc, et un fond ivoire voisin ne pardonne rien. Les tapis des années 1960 à 1980 posent parfois le problème inverse, avec des rouges synthétiques mal fixés à l'origine. Dans les deux cas, on fixe avant de laver, on lave sous 30 °C au savon neutre, et l'on rince jusqu'à neutralité complète. Le protocole est celui de tout tapis en laine.
Ce qui cède en premier sur un Tabriz, ce sont les lisières. Le velours ras laisse la rive exposée, et un tapis que l'on déplace en le tirant par le bord perd d'abord son surjet, puis sa chaîne de rive. Repris tôt, c'est un travail simple ; repris tard, il faut reconstituer la fondation avant de resurjeter. Les franges suivent la même pente. Un velours arasé, en revanche, ne se rattrape pas partout : le relainage rend de la matière sur une zone limitée, il ne recrée pas un tapis neuf, et sur un dessin fin la reprise reste lisible à jour frisant.
Les rehauts de soie compliquent le reste. Ils supportent mal l'alcalinité, la chaleur et le brossage, et se dépolissent plus vite que la laine qui les entoure. Nous les traitons séparément, à la main, et il nous arrive de refuser un détachage localisé dessus plutôt que de ternir la soie pour effacer une marque.
Questions fréquentes
Questions fréquentes
Comment savoir si c'est un vrai Tabriz ?
On retourne le tapis. Le nœud doit être symétrique, à cheval sur deux chaînes, les rangs réguliers, la fondation en coton mat. Les franges doivent être le prolongement de la chaîne, pas un ruban cousu. La laine doit être nerveuse sous les doigts. Un dessin de Tabriz sur un nœud persan asymétrique, avec un coton brillant et une laine molle, est une copie — le plus souvent indienne ou pakistanaise.
Ces vérifications se font en quelques minutes sur place. Nous ne confirmons pas une origine sur photo : le revers doit être vu et touché.
Mon tapis porte une étiquette cousue au dos, qu'est-ce que ça veut dire ?
Le plus souvent rien de déterminant. Les mentions du type laine vierge, hand made in Iran ou pure wool sont des étiquettes de commerce, apposées par un exportateur ou un magasin, et elles se cousent sur n'importe quoi. Une étiquette de détaillant avec un numéro d'inventaire a une utilité différente : elle date l'achat, ce qui aide parfois à situer le tapis. Elle n'atteste ni l'origine ni la qualité.
Que vaut une signature tissée dans la bordure ?
C'est un indice, pas une preuve. Un nom d'atelier tissé dans un cartouche se copie aussi facilement que le reste du dessin, et les grands ateliers ont produit des qualités très inégales sous le même nom. Nous la lisons, nous la notons, et nous estimons le tapis sur la densité, la laine et l'état.
Le velours est usé au milieu du salon, peut-on le refaire ?
Cela dépend de la profondeur. Tant que la base du velours tient et que la fondation n'apparaît pas, un relainage rend de la matière et de la couleur sur la zone. Si le coton de la trame est visible, il faut d'abord un retissage, puis renouer par-dessus : c'est un travail qui se compte en heures par décimètre carré, et la reprise reste perceptible de près. Nous disons ce qui est possible avant d'ouvrir le chantier, jamais après.
Il a une tache ancienne, est-ce rédhibitoire pour un rachat ?
Pas en soi. Une tache de thé, de café ou de graisse, même ancienne, part souvent au lavage. Une tache d'urine animale est plus sérieuse, parce qu'elle brûle la fibre et fait migrer la couleur : le dommage reste après le nettoyage. Une décoloration à l'eau de Javel est définitive et se traite au mieux par une reprise de couleur localisée. Nous regardons la nature de la tache et l'état dessous ; un tapis taché reste rachetable, sa valeur en tient simplement compte.
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