Boukhara et tapis turkmène
Boukhara est une ville d'Ouzbékistan où ces tapis se vendaient. Aucun n'y a été noué. Ce que le commerce appelle Boukhara est une production tribale turkmène, reconnaissable à un motif répété et à un rouge dominant.

Un nom de marché, pas un lieu de production
Il faut commencer par là : Boukhara n'est pas un centre de tissage. C'était le grand marché et le point d'expédition de la région, dans l'Ouzbékistan actuel. Les tapis y arrivaient depuis les campements et les oasis turkmènes du Turkestan, entre la Caspienne et l'Amou-Daria, et repartaient vers la Russie puis vers l'Europe sous le nom de la ville qui les avait vendus. C'est exactement le même mécanisme que pour Chiraz.
Le nom exact est donc tapis turkmène. Les groupes que l'on rencontre en atelier sont les tekke, les yomoud, les ersari, plus rarement les saryk, les salor et les chodor. Ce ne sont pas des styles : ce sont des tribus, avec chacune son répertoire, sa palette et sa façon de nouer.
Le gul, et à qui il appartient
Le dessin turkmène ne se lit pas comme un tapis persan. Il n'y a ni médaillon central ni composition unique : le champ est couvert d'un gul, médaillon octogonal ou losangé divisé en quartiers, répété en rangées régulières sur toute la surface, avec un motif secondaire plus petit dans les intervalles. Chaque groupe a le sien, et c'est par là que l'on identifie la pièce.
- Tekke : gul quadrilobé régulier, traversé de lignes verticales et horizontales qui relient les rangées ; le plus dense et le plus régulier des turkmènes.
- Yomoud : guls dyrnak en losange crocheté ou kepse en peigne, souvent disposés en treillis diagonal, palette plus brune et plus sombre.
- Ersari : moyenne Amou-Daria, formats plus grands, nouage plus lâche, gulli-gul ample, davantage de jaune et d'orange ; ce sont eux que le commerce a longtemps vendus comme afghans.
- Saryk et salor : les plus anciens et les plus rares, souvent rehaussés de soie dans les détails ; on n'en voit pas passer souvent.
La palette est la seconde signature : un rouge de garance dominant, du brun-rouge au rouge sang selon les groupes, avec du bleu foncé, de l'ivoire, du brun-noir, un peu de jaune et de vert en surfaces minimes. Un tapis turkmène est un tapis rouge. S'il ne l'est pas, ou s'il est rose, beige ou bleu pâle, on regarde de plus près : la couleur a probablement été modifiée après coup.
Nouage, laine, formats
Le nouage est le plus souvent asymétrique, ouvert à droite chez les tekke ; les yomoud emploient les deux types selon les groupes. Fondation de laine, parfois mêlée de poil de chèvre dans les lisières. La densité peut être élevée : de l'ordre de 200 000 à 400 000 nœuds au mètre carré sur une pièce tekke soignée, davantage sur les salor anciens, beaucoup moins sur un ersari.
Le velours est tondu très court, ce qui donne au dessin sa netteté et au dos sa finesse. Les extrémités sont terminées par une bande tissée à plat, parfois tressée ou brodée.
Beaucoup de ces objets ne sont pas des tapis de sol. La vie sous la yourte a produit toute une famille de pièces utilitaires que l'on retrouve aujourd'hui encadrées ou posées au sol : l'ensi, tenture de porte souvent vendue à tort comme tapis de prière ; le tchoval et le torba, sacs de rangement suspendus à la paroi ; l'asmalyk pentagonal, qui ornait le flanc du chameau dans un cortège de mariage ; les longues bandes de tente. Un tchoval ouvert et posé au sol reste un sac : c'est ainsi qu'il faut le conserver, et surtout ne pas lui ajouter des franges qu'il n'a jamais eues.
Les Boukhara qui n'en sont pas
La majorité des tapis vendus aujourd'hui sous le nom de Boukhara n'a rien de turkmène ancien. Deux familles reviennent constamment. D'abord les Boukhara du Pakistan, produits en grand nombre autour de Lahore depuis les années 1950, d'abord par des tisserands réfugiés puis de façon industrielle : noués main, laine ou mélange, guls tekke reproduits de façon parfaitement régulière, fond souvent rouge vif ou rose, chaîne de coton. Ensuite les tapis afghans d'Aqcha et de la région, dérivés du répertoire ersari, plus rustiques.
Ce ne sont pas des faux, ce sont d'autres produits. On les reconnaît à la régularité mécanique du dessin, à l'uniformité parfaite de la couleur d'un bout à l'autre, à la chaîne de coton blanche, et à l'absence de toute usure différentielle sur une pièce prétendument ancienne. Il vaut mieux le savoir avant qu'après.

Ce que vaut un turkmène ancien
Le marché distingue très nettement deux mondes. D'un côté, les pièces tribales du XIXe siècle, en teintures naturelles, avec leur velours, leurs extrémités et leurs lisières : ce sont des objets de collection, et les tekke fins, les saryk et les salor anciens en sont le haut. De l'autre, la production standardisée du XXe siècle, soviétique puis commerciale, et les Boukhara du Pakistan : valeur décorative, pas valeur de collection.
Ce qui fait chuter une pièce ancienne : un lavage chimique suivi d'une reteinte de surface, une pièce recoupée, des extrémités amputées, un velours usé jusqu'à la fondation sur de larges plages. Ce qui la tient : la laine, les couleurs et l'intégrité du format. Nous disons dans quel monde se situe le tapis à l'estimation, même quand la réponse ne fait pas plaisir.
En atelier : le rouge, le velours ras, les lisières
Tout se décide sur le rouge. La garance naturelle bien mordancée tient généralement au lavage. Le problème vient d'ailleurs : une partie des turkmènes passés par le commerce ont subi un lavage chimique destiné à adoucir le rouge pour le goût occidental, parfois suivi d'une reteinte de surface au pinceau. Cette teinte n'est pas dans la fibre, elle est dessus. Elle part au premier bain sérieux, et ce qui apparaît alors est la couleur réelle du tapis. Nous testons systématiquement et nous le disons avant, jamais après.
Le velours très court est le second point. Sur un tekke, il n'y a pas de réserve de matière : une usure atteint la fondation vite, et une plage rasée n'est pas un problème d'aspect, c'est un problème de structure. Le relainage y est possible mais exigeant, nœud par nœud, à la densité d'origine et avec une laine filée main ; à densité trop faible, la reprise se voit comme un pansement.
Ce qui casse en premier, comme partout : les lisières surjetées et les extrémités tissées. La bande plate terminale et sa tresse ont souvent été coupées par un marchand pour simplifier la pièce. On peut la reconstituer par retissage, mais une extrémité refaite ne remplace pas une extrémité d'origine dans une estimation, et il faut le savoir.
Enfin les bruns foncés, teints au fer, se creusent et s'ouvrent avant le reste, comme sur toutes les laines mordancées de la même façon. Et la laine se lave ici comme ailleurs : savon neutre, sous 30 °C, rinçages jusqu'à neutralité, séchage à plat.
Questions fréquentes
Questions fréquentes
Mon tapis de Boukhara vient-il d'Ouzbékistan ?
Il en vient peut-être par le marché, il n'y a pas été tissé. Boukhara était la place de négoce où aboutissaient les tapis des tribus turkmènes, et le nom de la ville est resté attaché à la marchandise. Le terme juste est tapis turkmène, avec le nom de la tribu quand on peut le lire dans le gul.
Comment savoir si mon Boukhara est un tapis pakistanais récent ?
Regardez le dos et les chaînes. Une chaîne de coton blanche, un dessin d'une régularité parfaite sur toute la surface, une couleur strictement identique d'un bord à l'autre, et aucune usure différentielle : cela oriente vers une production récente du Pakistan ou d'Inde. Un turkmène ancien a des irrégularités de tension, des variations de bain et une usure inégale.
Le rouge va-t-il dégorger au lavage ?
La garance naturelle est en général stable. Le risque vient plutôt des pièces qui ont reçu un lavage chimique et une reteinte de surface dans le commerce : cette couleur-là est posée sur le velours et elle part au bain. Le test de solidité au chiffon de coton blanc le révèle avant, et nous le signalons avant d'engager le lavage.
Pourquoi mon Boukhara a-t-il le poil si court ?
Parce qu'il a été tondu court dès l'origine. C'est une caractéristique du tissage turkmène, en particulier tekke : le velours ras rend le dessin net et le dos fin. La conséquence est qu'il n'y a pas de réserve d'usure : ce qui s'use atteint la fondation plus vite que sur un tapis à velours épais.
On m'a dit que mon tapis était un tapis de prière. Est-ce exact ?
Souvent non. Les pièces turkmènes à compartiments et à motif en croix vendues comme tapis de prière sont généralement des ensi, c'est-à-dire des tentures qui fermaient la porte de la yourte. Ce n'est pas un détail : cela change la lecture de l'objet et la façon de le conserver.
Ces petits tapis à motifs répétés valent-ils quelque chose ?
Cela dépend entièrement de l'âge, des teintures et de l'état. Un tchoval ou un torba turkmène du XIXe siècle en teintures naturelles est un objet recherché. Un petit Boukhara du Pakistan des années 1980 a une valeur décorative et rien de plus. La différence se voit à la laine, aux couleurs et au dos, pas au motif, qui est le même.
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