Kilim anatolien
Un kilim n'a pas de nœuds et pas de velours. Le motif est fait par les trames elles-mêmes, qui passent entre les fils de chaîne. Tout le reste, usure, lavage, restauration, découle de cela.

Ce qu'est un kilim, techniquement
Un kilim est un tissage à plat, et plus précisément un tissu à trames couvrantes. Les fils de chaîne, en laine dans l'Anatolie traditionnelle, sont tendus sur le métier et resteront invisibles. Les trames de laine colorée passent dessus et dessous, sont tassées au peigne, et finissent par recouvrir entièrement la chaîne. Le tissu est le dessin ; il n'y a rien par-dessus.
Trois conséquences immédiates. Il n'y a aucun nœud : personne n'a noué quoi que ce soit sur ce tapis. Il n'y a aucun velours : rien ne dépasse de la surface. Et les deux faces sont des endroits : un kilim est réversible, identique des deux côtés, et il n'a pas d'envers où l'on pourrait cacher un travail. Il pèse aussi une fraction du poids d'un tapis noué de même dimension.
À côté du kilim proprement dit, on rencontre en Anatolie d'autres tissages à plat, brodés ou enroulés sur la même structure : le cicim, le zili, le soumak. Le soumak, où la trame s'enroule autour des chaînes, n'est pas un kilim au sens strict, mais il se manipule et se lave de la même façon.
La fente : ce qui fait le dessin et ce qui le fragilise
La technique dominante est le tissage à fentes, en anglais slit-weave, qui a donné son nom au genre. Quand deux plages de couleur se rencontrent le long d'une ligne verticale, chaque trame rebrousse chemin sur sa propre chaîne sans croiser la voisine. Il reste entre elles une fente ouverte. C'est ce qui donne au kilim des contours d'une netteté que le tapis noué n'atteint pas.
C'est aussi pourquoi les tisseuses évitent les longues verticales : une verticale de vingt centimètres laisserait une fente de vingt centimètres. Elles décalent la ligne d'une chaîne à chaque passage et obtiennent une diagonale en escalier. Le fameux dessin en dents de scie du kilim n'est pas un choix décoratif, c'est une contrainte de structure devenue un style.
La fente est donc normale, et elle est le point faible. Une traction, une torsion, un tapis tiré par un coin ou un essorage brutal allongent ces fentes millimètre par millimètre, jusqu'à ce que deux plages se séparent franchement.
Deux moitiés cousues au milieu
Les métiers nomades sont étroits. Beaucoup de kilims anatoliens ont donc été tissés en deux bandes, puis cousues bord à bord dans la longueur. On voit la couture au milieu, et on voit souvent que les deux moitiés ne se correspondent pas exactement : un motif décalé de quelques centimètres, une teinte légèrement différente parce que les deux bandes n'ont pas été tissées au même moment.
Ce n'est pas un défaut et ce n'est pas un tapis réparé. C'est la façon dont il a été fait. En revanche, la couture centrale est une faiblesse mécanique et c'est très souvent la première chose qui s'ouvre. Elle se reprend à l'aiguille, au point d'origine.
Régions, motifs, couleurs
Les grands noms viennent de Konya, Karapinar, Obruk, Aksaray et de Cappadoce au centre ; de Malatya, Sivas, Erzurum et Reyhanli à l'est et au sud-est ; de Bergama, Balikesir et Manisa à l'ouest. Chaque zone a ses formats et ses gammes, mais le répertoire de motifs est largement commun : l'elibelinde, silhouette féminine aux mains sur les hanches ; le kocboynuzu, cornes de bélier ; l'œil et l'amulette ; le peigne ; le scorpion ; et, sur les kilims de prière, le mihrab.
La palette ancienne vient de la garance, de l'indigo, des jaunes de gaude et de feuille de vigne, du brou de noix, et des laines naturellement ivoire ou brunes. Les colorants de synthèse apparaissent à partir des années 1870-1880 et se généralisent ensuite : c'est la principale ligne de partage pour dater une pièce. Les kilims entiers du XVIIIe siècle sont rares et souvent fragmentaires ; ce qui circule est massivement du XIXe siècle et postérieur.
La valeur d'un kilim, et ce qui la détruit
Un kilim anatolien ancien, en teintures naturelles, avec ses extrémités d'origine et son format entier, a un marché réel, tenu par des collectionneurs et des marchands spécialisés. Ce marché est aussi exigeant que fragile.
Ce qui détruit la valeur, par ordre de fréquence : un grand kilim découpé pour faire des coussins ou des chemins de table ; des fragments assemblés et vendus comme une pièce entière, ce qui se voit à la lumière rasante ; une couture généralisée au fil de synthèse sur toute la surface ; et surtout un kilim collé sur une toile de renfort. Le collage est presque toujours irréversible : décoller emporte de la fibre.
Il faut ajouter une précision, parce que la question revient : nous rachetons les kilims anciens. Leur valeur ne se lit pas sur une densité de nouage, qui n'existe pas ici, mais sur le dessin, l'âge, la finesse du tissage et la qualité des teintures — c'est un marché plus étroit et plus spécialisé que celui du tapis noué, et nous le disons à l'estimation.

En atelier : rien à relainer, tout à retisser
Puisqu'il n'y a pas de velours, il n'y a rien à relainer. Aucun nœud à refaire, aucune touffe à réimplanter. La restauration d'un kilim est un retissage : remplacer les chaînes rompues, reconstruire les trames une par une à l'aiguille ou sur métier, refermer les fentes ouvertes au point d'origine. C'est un travail lent, et sur une lacune large la reprise restera visible des deux côtés, parce qu'il n'y a pas de velours pour la couvrir. Nous le disons avant.
Le lavage suit la même logique. La poussière n'est pas descendue au fond d'un velours : elle est prise dans le tissu et elle le traverse, donc le dépoussiérage se fait sur les deux faces. Le bain se fait à froid, au savon neutre. On ne tord jamais un kilim pour l'égoutter et on ne l'essore pas brutalement : c'est le geste qui allonge les fentes. Le séchage se fait strictement à plat, sur surface rigide, avec une remise en tension douce et symétrique pendant que la pièce est humide.
Le gondolage vient de là. Un tapis noué a du velours qui absorbe les différences de tension ; un kilim n'en a pas, et la moindre irrégularité se lit en surface. Si la chaîne est en coton et les trames en laine, les deux matières ne se rétractent pas de la même façon en séchant, et une vague prise dans le séchage devient permanente. Le lavage d'un kilim se juge d'ailleurs autant au séchage qu'au bain.
Dernier point, souvent ignoré : un kilim accroché au mur par deux clous d'angle se déforme sous son propre poids en quelques mois. Il doit être suspendu par un fourreau cousu sur toute la largeur, jamais par des points isolés.
Questions fréquentes
Questions fréquentes
Peut-on relainer un kilim ?
Non, et ce n'est pas une question de moyens. Le relainage consiste à refaire des nœuds de velours dans une zone où ils ont disparu. Un kilim n'a ni nœud ni velours : il n'y a rien à relainer. Ce que l'on peut faire, c'est retisser les chaînes et les trames manquantes, ce qui est un autre travail, plus lent, et dont le résultat se voit toujours un peu.
Mon kilim a des fentes verticales. Est-il déchiré ?
Probablement pas. Les fentes courtes le long des lignes verticales sont la signature de la technique : chaque trame rebrousse chemin de son côté sans croiser la voisine. Ce qui doit alerter, c'est une fente qui s'allonge, un écart qui devient un vrai trou, ou une fente qui court sur plus de quelques centimètres. Celles-là se referment à l'aiguille.
Les deux moitiés de mon kilim ne sont pas identiques. Est-ce un problème ?
Non. Beaucoup de kilims anatoliens ont été tissés en deux bandes sur un métier étroit, puis cousus. Un motif décalé et une légère différence de teinte entre les deux moitiés sont normaux et attestent plutôt du caractère ancien de la pièce. En revanche, la couture centrale mérite d'être surveillée : c'est un point de faiblesse.
Mon kilim gondole depuis un lavage. Que faire ?
Un gondolage récent se rattrape parfois par un nouveau bain suivi d'un séchage à plat sous tension contrôlée, pendant que la pièce est encore humide. Parfois seulement : si la déformation date de plusieurs années et que la fibre s'est stabilisée dans cette forme, elle ne revient pas complètement. Nous l'annonçons avant, pas après.
Peut-on accrocher un kilim au mur sans l'abîmer ?
Oui, à condition de répartir le poids. Il faut coudre au dos un fourreau de toile sur toute la largeur et y passer une tringle. Deux clous dans les angles supérieurs concentrent toute la charge sur quelques chaînes : en quelques mois, le haut du kilim s'étire et le tapis prend une forme de trapèze qui ne se corrige plus.
Un kilim se rachète-t-il comme un tapis persan ?
Nous rachetons les kilims anciens. Leur valeur ne se lit pas sur une densité de nouage, qui n'existe pas ici, mais sur le dessin, l'âge, la finesse du tissage et la qualité des teintures — c'est un marché plus étroit et plus spécialisé que celui du tapis noué, et nous le disons à l'estimation.
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