Tapis du Caucase
Presque tout ce qui compte dans le tapis caucasien a été tissé avant 1920. Après cette date, la région n'a plus produit la même chose. C'est la première information à avoir quand on en possède un.

Une production qui s'arrête, ou presque, en 1920
Le Caucase couvre aujourd'hui l'Azerbaïdjan, l'Arménie, la Géorgie et le Daghestan. Le tissage y est villageois : pas de manufacture, pas de carton de dessinateur, des métiers domestiques. Le XIXe siècle est la grande période. L'annexion par l'Empire russe, puis l'ouverture des routes commerciales par Bakou et Tiflis, ont porté une exportation massive vers l'Europe et les États-Unis entre 1870 et 1910.
Ensuite, tout s'arrête. La guerre, la révolution, puis la collectivisation soviétique de la production à partir des années 1920 et 1930 transforment le tissage villageois en production d'atelier : dessins normalisés, colorants de synthèse généralisés, fondations de coton. Ce n'est pas la même chose et cela ne s'estime pas de la même façon. Depuis 1990, des tapis de dessin caucasien sont par ailleurs tissés en Turquie, en Iran, en Afghanistan et en Inde. La coupure de 1920 est donc la question à poser en premier, avant même de chercher le nom du village.
Quatre noms qui reviennent
Le vocabulaire commercial tourne autour de quatre grandes familles, auxquelles s'ajoutent des noms de villages que les collectionneurs emploient.
- Kazak : sud-ouest, vers la frontière arméno-géorgienne. Velours long et brillant, nouage large, grands médaillons crochetés sur champ ouvert, rouges et verts francs. Sous-groupes connus : Tchelaberd dit kazak à l'aigle, Lori Pambak, Bordjalou, Fachralo, Sevan.
- Karabagh : au sud, formats plus longs, palette dense, et une famille à décor floral d'inspiration française, roses et guirlandes, qui surprend quand on ne s'y attend pas.
- Chirvan : est, dans l'Azerbaïdjan actuel. Velours court, tissage plus fin, petits formats, champs couverts d'étoiles, de boteh et de mihrabs de prière. Marasali en est le nom le plus cité.
- Kuba : nord-est, la famille la plus fine et la plus dessinée. Étoiles de Lesghi, motifs à cornes de bélier de Perepedil, Zeykhur, longues galeries étroites.
Nœud turc, laine brillante, petits formats
Le nouage caucasien est le nœud turc symétrique, dit ghiordes, fermé sur deux fils de chaîne. C'est lui qui donne au dessin son caractère : un nœud symétrique dessine mal une courbe et très bien un angle. Toute la géométrie caucasienne en découle, jusqu'aux crochets et aux escaliers qui remplacent les arabesques persanes.
La laine des moutons de montagne est longue et brillante, et elle prend la garance et l'indigo avec une saturation que l'on reconnaît. La densité varie fortement : de l'ordre de 50 000 à 120 000 nœuds au mètre carré sur un Kazak à velours long, plutôt 120 000 à 250 000 sur un Chirvan ou un Kuba à velours court. Les fondations anciennes sont en laine ; le coton apparaît sur les pièces tardives de la zone orientale, ce qui est un indice de datation utile.
Les formats sont petits : la plupart des pièces tiennent entre 100 par 150 et 170 par 250 centimètres, auxquelles s'ajoutent de longues galeries étroites. Les grands tapis caucasiens sont rares, et cette rareté compte dans l'estimation. Les lisières sont surjetées à la laine, souvent bleue, sur plusieurs chaînes.
Le dessin, et la date tissée
Beaucoup de tapis caucasiens portent une date tissée, en chiffres arabes, dans un cartouche de la bordure ou dans un angle du champ. Elle est le plus souvent donnée en année de l'hégire ; on la convertit approximativement en retranchant environ trois pour cent puis en ajoutant 622. Une date de 1300 correspond ainsi aux environs de 1882.
Cette date est un indice, pas une preuve. Il arrive qu'un chiffre ait été renoué pour vieillir la pièce, et il arrive qu'une date ancienne ait été recopiée sur un tapis plus récent. Ce que l'on regarde ensuite, ce sont les colorants, la fondation, la laine et l'usure : ces quatre éléments se contredisent difficilement.

Ce qui fait monter ou tomber la valeur
Montent : l'antériorité à 1920, les teintures naturelles, un velours encore présent, les extrémités et les lisières d'origine, un format entier. Tombent : une pièce raccourcie ou amputée d'une bordure, ce qui est extrêmement fréquent quand un tapis abîmé a été recoupé pour faire propre ; une zone usée repeinte au feutre ou à l'encre, procédé courant dans le commerce et immédiatement visible à l'eau ; une restauration lourde faite en laine de synthèse.
Un tapis caucasien en mauvais état mérite souvent d'être restauré malgré tout, parce que le petit format rend le travail proportionné : une lacune de dix centimètres sur une pièce de 120 par 180 n'est pas le même chantier que sur un grand tapis de salon. Nous le disons au cas par cas, en distinguant ce qui relève de la conservation et ce qui relève de la remise en service.
En atelier : petit format, gros enjeu
Le lavage suit les règles de la laine ancienne : savon neutre, sous 30 °C, entre pH 5 et 7, rinçages jusqu'à neutralité, séchage à plat. Deux particularités caucasiennes s'y ajoutent.
D'abord la saturation des couleurs. Les rouges de garance et de cochenille sur ivoire sont ce qu'il y a de plus contrasté dans tout le tapis d'orient, et une migration se voit immédiatement. Le test de solidité se prolonge ici jusqu'à une heure sur une pièce ancienne. Ensuite l'ivoire lui-même : c'est une laine non teinte, et un produit alcalin la fait jaunir de façon définitive. Aucun détachant ménager ne doit approcher un champ ivoire caucasien.
Le vieillissement produit deux effets qu'il faut savoir lire et ne pas confondre avec de la salissure. Les verts obtenus par un jaune passé sur de l'indigo virent au bleu quand le jaune s'efface, plus fragile à la lumière. Les bruns et les noirs teints au fer se corrodent, se creusent et s'ouvrent avant le reste du velours. Aucun lavage ne revient sur l'un ni sur l'autre.
Ce qui casse en premier reste l'extrémité : sur un Kazak, la bande tissée du bout a presque toujours disparu, et les chaînes commencent à filer. Le retissage se fait en laine filée main, teinte pour s'accorder à l'abrash existant, jamais en fil industriel. Sur une pièce antérieure à 1900, le principe d'atelier est de stabiliser plutôt que de reconstruire : on arrête l'usure, on referme ce qui s'ouvre, et on laisse visible ce qui doit l'être. Repeindre une usure, nous ne le faisons pas.
Questions fréquentes
Questions fréquentes
Mon tapis porte une date tissée. Est-elle fiable ?
Elle est un indice sérieux, pas une preuve. Elle est généralement donnée en année de l'hégire, que l'on convertit en retranchant environ trois pour cent puis en ajoutant 622. Il faut ensuite la confronter aux colorants, à la fondation et à l'usure. Un chiffre renoué après coup, ou une date recopiée d'un modèle ancien, sont des cas connus.
Kazak, Chirvan, Kuba : comment les distinguer sans être spécialiste ?
Par la hauteur du velours et par l'échelle du dessin. Un Kazak a le poil long, un dessin large, peu de motifs et beaucoup de champ. Un Chirvan ou un Kuba a le poil court, un dessin serré et beaucoup de petits motifs. Le Karabagh est souvent plus long que large et peut porter un décor floral. Cela ne remplace pas un examen du dos, mais cela oriente.
Faut-il restaurer un tapis caucasien ancien ou le laisser tel quel ?
Cela dépend de l'usage. Si le tapis est destiné à rester au sol, il faut au minimum arrêter l'usure : lisières, extrémités, lacunes ouvertes. S'il s'agit d'une pièce de collection destinée à être conservée ou vendue, l'excès de restauration lui coûte plus qu'il ne lui rapporte. Nous distinguons toujours les deux situations avant de commencer.
Mon tapis a été coupé en longueur. Est-ce grave ?
Pour l'usage, non. Pour la valeur, oui. Un tapis amputé d'une bordure ou raccourci a perdu son format d'origine, ce qui est irréversible : on peut retisser une bordure manquante, on ne peut pas rendre à la pièce son intégrité. Cela doit être dit dans toute estimation honnête.
Pourquoi les verts de mon tapis tirent-ils sur le bleu ?
Parce que le vert n'existait pas comme colorant unique. Il s'obtenait en teignant un jaune végétal par-dessus de l'indigo. Le jaune est le plus fragile des deux à la lumière : quand il s'efface, il ne reste que le bleu. Le phénomène est définitif, il n'est pas dû à la salissure, et aucun lavage ne le corrige.
Un tapis caucasien tissé après 1950 a-t-il de la valeur ?
Une valeur décorative, selon sa qualité d'exécution. Il ne se situe pas sur le même marché que les pièces villageoises antérieures à 1920, dont il reprend les dessins. Ce n'est pas une critique du tapis : c'est une information à avoir avant de le faire estimer.
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