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Tapis de Bidjar

Le Bidjar est le tapis le plus lourd et le plus rigide de la production persane. On l'a longtemps dit indestructible. Il l'est presque — à une exception près, et elle est brutale.

Tapis de Bidjar, un angle relevé montrant sa raideur et l'épaisseur de sa fondation

Une ville kurde, une manière de tasser

Bidjar est une petite ville du Kurdistan iranien, au nord-est de Sanandaj, dans une région de montagne aux hivers durs. Le tissage y est kurde, à la fois villageois et urbain, et documenté depuis le XIXe siècle. Le marché anglophone a surnommé ces tapis les tapis de fer de la Perse, et pour une fois le surnom décrit une réalité technique plutôt qu'un argument de vente.

Ce qui fait un Bidjar n'est ni son dessin ni même son nœud : c'est sa façon d'être tassé. Les pièces qui circulent en Europe vont pour l'essentiel de la fin du XIXe siècle aux années 1980, avec une coupure nette au milieu. Les anciennes ont une fondation de laine, les plus récentes une fondation de coton. La raideur ne vient pas de là mais du tassage : c'est lui qui varie d'un atelier et d'une époque à l'autre.

Comment on obtient cette rigidité

Le nœud est le plus souvent turc, symétrique. La densité est moyenne — de l'ordre de 90 000 à 250 000 nœuds au mètre carré — et elle n'est pas le sujet. Sur un Bidjar, compter les nœuds renseigne peu.

Le sujet est la construction. Les chaînes sont fortement déprimées : une chaîne sur deux est enfoncée derrière l'autre, si bien que le nœud s'installe en épaisseur au lieu de s'étaler en surface. Entre les rangs, plusieurs trames sont introduites, dont une épaisse, et l'ensemble est tassé au peigne métallique lourd pendant que la laine est humidifiée. En séchant, la trame se resserre et verrouille le tout. Le tapis obtenu est environ deux fois plus épais qu'un persan courant, très lourd au mètre carré, et assez rigide pour se tenir presque droit quand on le dresse sur un côté.

Le velours est en laine locale du Kurdistan, dense et nerveuse, de hauteur moyenne. C'est un tapis qui ne s'écrase pas sous les meubles et qui reprend sa forme, ce qui est la contrepartie agréable de sa raideur.

Herati, médaillon flottant, roses françaises

Le répertoire le plus courant est le semis Herati, dit mahi : une rosette inscrite dans un losange, encadrée de quatre feuilles recourbées, répété sur tout le champ. On le rencontre seul, ou surmonté d'un médaillon central qui paraît posé dessus. La variante dite à médaillon flottant, où le médaillon se détache sur un champ uni rouge ou bleu marine, est particulièrement recherchée.

Une famille se distingue nettement : les Bidjar gol farang, à bouquets de roses d'inspiration européenne, nés de la mode des tapis d'Aubusson et de Savonnerie à la fin du XIXe siècle. La palette générale reste celle du Kurdistan : bleu marine profond, rouge garance, ivoire, rouille.

Reconnaître un Bidjar ne demande aucune expertise. On soulève un coin. Le poids et la raideur ne s'imitent pas : une copie indienne du même dessin Herati est souple, légère et se plie sans résistance. C'est la seule origine persane qui s'identifie à la main avant de s'identifier à l'œil.

Ce qui fait sa valeur, ce qui la détruit

La valeur se lit sur l'âge, la qualité de la laine, la franchise des teintures, la régularité du tassage et l'état du velours et de la fondation. Les Bidjar anciens à fondation de laine sont plus rares et plus recherchés que les pièces récentes à fondation de coton. Un champ uni bien conservé compte davantage qu'un champ chargé, parce que le moindre défaut y serait visible.

Ce qui détruit un Bidjar tient en un mot : le pli. Un tapis à ce point rigide ne se plie pas, il casse. La chaîne rompt sur une ligne droite, la cassure traverse le tapis de part en part, et le velours se détache ensuite le long de cette ligne. C'est un dommage franc. On peut retisser la fondation et renouer par-dessus, mais la ligne reste sensible sous le pied et visible à jour frisant, parce qu'il faudrait recréer un tassage que l'on ne reproduit jamais tout à fait à la main.

La règle qui en découle vaut pour tout déplacement, tout stockage et tout transport, sans exception : on roule un Bidjar, dans le sens du velours, autour d'un tube de gros diamètre. On ne le plie jamais, pas même en deux le temps de le porter jusqu'à une voiture. C'est la raison pour laquelle nous venons chercher ces tapis nous-mêmes. Le sujet est traité plus largement dans le guide stocker un tapis sans l'abîmer.

Trou traversant dans le champ d'un tapis, fondation apparente, avant retissage
RestaurationTrou dans le champ, avant retissage de la fondation

Un Bidjar en atelier : lourd, lent, exigeant

Au lavage, la difficulté est d'abord physique. Un Bidjar gorgé d'eau pèse plusieurs fois son poids sec ; il se manipule à plusieurs, s'essore sans jamais être plié, et sèche obligatoirement à plat sur une surface rigide. Le séchage prend plus longtemps que sur un tapis ordinaire, parce que l'eau se loge dans une masse de laine tassée dont elle ne ressort pas seule. Un Bidjar mal séché conserve de l'humidité dans sa fondation, et c'est ainsi qu'on obtient une odeur qui revient à chaque temps humide, puis des moisissures.

Chimiquement, la laine kurde est solide et le lavage suit le protocole habituel : savon neutre, sous 30 °C, entre pH 5 et 7, rinçage jusqu'à neutralité. Les rouges de garance anciens demandent le même test de solidité que partout ailleurs, et sur un fond marine à dessin ivoire un dégorgement se repère immédiatement.

En restauration, le travail est lent. Une lacune se retisse et se renoue, mais il faut reconstituer l'épaisseur, sinon la reprise creuse et se repère au pied avant de se voir à l'œil. Un relainage sur Bidjar demande plus de matière et beaucoup plus de tassage que sur un autre tapis, et il n'y a pas de raccourci. Les lisières, très épaisses, se resurjettent bien. Les franges se reconstituent normalement. Une attaque de mites se traite comme ailleurs, avec l'avantage que la densité du velours ralentit les larves — voir la page tapis mité.

Ce qui ne se restaure pas, pour finir : la cassure de pliure sur toute la largeur, dans son aspect. On la consolide, on rend le tapis praticable et stable, on l'empêche de s'aggraver. On ne la fait pas disparaître, et nous préférons le dire avant qu'après.

Questions fréquentes

Questions fréquentes

Comment reconnaître un Bidjar à coup sûr ?

Soulevez un coin et essayez de le replier sur lui-même. Un Bidjar résiste, pèse lourd pour sa surface et se tient presque droit quand on le dresse. Le revers montre des nœuds serrés en épaisseur plutôt qu'étalés, avec une chaîne sur deux enfoncée. Aucune copie indienne ou pakistanaise ne reproduit ce poids : le dessin se copie, le tassage non.

Mon tapis a été plié pendant un déménagement, y a-t-il un dommage ?

Regardez la ligne de pli par le revers, en lumière rasante. Si la chaîne a rompu, vous verrez une ligne claire et régulière, et le velours se détachera au frottement le long de cette ligne. Une pliure récente sans rupture peut se détendre au lavage et au séchage sous tension. Une chaîne rompue se retisse, mais la ligne reste perceptible.

On m'a dit qu'un Bidjar est indestructible, c'est vrai ?

En usage au sol, il est effectivement parmi les plus résistants qui existent : le velours dense ne s'écrase pas, la laine kurde est nerveuse, le tassage tient les nœuds. Sa faiblesse est ailleurs : le pli, l'humidité prolongée dans une fondation qui sèche mal, et les mites, qui trouvent dans une masse de laine dense un abri très confortable si le tapis reste roulé sans surveillance.

Il a une tache ancienne, est-ce rédhibitoire pour le rachat ?

Non. Sur un Bidjar, l'état structurel pèse bien plus que l'aspect : une cassure de pliure, une fondation atteinte ou une déformation comptent davantage qu'une tache, même large. Nous regardons le revers avant l'endroit.

Comment stocker un Bidjar entre deux usages ?

Roulé, jamais plié, sur un tube de gros diamètre, dans le sens du velours, propre et parfaitement sec. Jamais dans du plastique fermé, qui piège l'humidité. Un tapis stocké sale attire les mites, et un Bidjar sale et roulé dans une cave bruxelloise est le pire des cas de figure que nous voyions.

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