Tapis mité : traitement et restauration
La mite ne mange pas le tapis : elle mange la kératine de la laine. La chaîne de coton, elle, reste intacte — et c'est pour cette raison qu'un tapis mité se répare presque toujours. Encore faut-il tuer les œufs avant de renouer le premier brin.

Ce que la larve digère : la kératine
La kératine est la protéine fibreuse dont sont faits la laine, la soie, la fourrure et la plume. Presque aucun organisme ne sait la digérer, parce qu'elle est verrouillée par des ponts disulfure. La larve de teigne des vêtements, elle, en est capable : son intestin travaille à un pH très élevé, jusqu'à 10, et à un potentiel redox très bas, jusqu'à -300 mV. Des enzymes larvaires y libèrent de l'hydrogénosulfite, qui réduit les ponts disulfure ; des protéases achèvent ensuite le travail.
Deux conséquences pratiques. La première : un tapis synthétique ne l'intéresse pas, un tapis de laine si, et un tapis laine et soie est doublement attractif. La seconde, moins connue : les fibres végétales ou synthétiques souillées de matières animales — transpiration, urine, graisses alimentaires — sont attaquées elles aussi. Un tapis de laine taché est donc nettement plus exposé qu'un tapis de laine propre. C'est ce qui relie directement le nettoyage à la prévention.
Trois espèces concernent nos intérieurs. La teigne des vêtements, Tineola bisselliella, est de loin la plus fréquente et la plus agressive sur la laine : adulte de 5 à 8 mm, beige à doré uniforme, avec une petite touffe de poils roux sur le dessus de la tête ; larve blanc crème de 10 à 13 mm, qui tisse des tubes ou des plaques de soie sur la surface qu'elle attaque. La teigne à fourreau, Tinea pellionella, se reconnaît au fourreau de soie que la larve transporte avec elle. La teigne des tapisseries, Trichophaga tapetzella, est la plus grande — envergure d'environ 19 mm, aile noire vers la tête et blanche irisée vers l'arrière —, mais elle est devenue rare en intérieur : le chauffage central rend nos logements trop chauds pour elle, et ses larves se développent surtout dans les nids et les pelotes de réjection.
Un seul stade sur quatre mange le tapis
La femelle dépose en moyenne 40 à 50 œufs, de la taille d'une tête d'épingle, sur le textile vulnérable, étalés sur deux à trois semaines. L'éclosion prend 4 à 10 jours par temps chaud.
Vient le stade larvaire : le seul qui mange. Sa durée est extrêmement variable — de 35 jours à deux ans et demi selon la température et la nourriture disponible, avec 5 à 45 mues. La nymphose dure ensuite 8 à 10 jours en été, 3 à 4 semaines en hiver. L'adulte qui en sort ne s'alimente plus : il ne fait que se reproduire. Écraser un papillon ne sauve donc aucun tapis.
D'œuf à œuf, comptez généralement 4 à 6 mois, soit environ deux générations par an. Les sources anglaises retiennent une génération annuelle comme norme, avec jusqu'à trois cycles en conditions chaudes ; la brochure flamande de Monumentenwacht retient près d'un an pour la teigne des vêtements.
Retenez-en une seule chose : un traitement qui ne tue pas les œufs ne règle rien. L'œuf est le stade le plus résistant, et il peut donner des adultes plusieurs semaines après un traitement écourté.
Où elle s'installe, et à quoi on la reconnaît
La mite a besoin d'obscurité et d'immobilité. Les foyers démarrent sous les meubles lourds, sous les canapés, sur les bordures et à l'envers des tapis, au fond des armoires, dans les plis et les recoins. Les adultes fuient la lumière : les zones que l'on ne dérange jamais sont exactement celles qu'ils choisissent.
S'y ajoutent la chaleur, qui augmente le nombre de générations annuelles, les textiles souillés, et les sources extérieures — nids d'oiseaux, cadavres de petits animaux et fientes dans les combles et les cheminées entretiennent des foyers permanents. L'enquête nationale menée par English Heritage montre des captures plus élevées dans les bâtiments antérieurs à 1950, plus riches en vides techniques, en cheminées et en combles, et dans les appartements à murs mitoyens.
Le signe le plus fiable n'est pas le trou. La brochure flamande le formule exactement : afgegraasd textiel, geen gaatjes — du textile brouté, pas des petits trous. Le velours est arasé de façon irrégulière, comme tondu par plaques, jusqu'à laisser voir la fondation de coton. Cherchez aussi les tubes ou plaques de soie tissée en surface, les fourreaux mobiles, le frass — de minuscules granules d'excréments exactement de la couleur de la fibre mangée —, les dépouilles larvaires mêlées à ces granules, les larves blanc crème dans les zones sombres, et les papillons beiges qui courent ou volettent plutôt qu'ils ne volent franchement.
Où regarder en priorité : l'envers du tapis, les bordures, la partie située sous un meuble lourd, le dessous du canapé, le long des plinthes.
Les traitements qui tuent réellement, œufs compris
Les protocoles efficaces sont ceux de la conservation muséale, et ils sont publiés avec leurs chiffres. Le froid d'abord. La référence de l'Institut canadien de conservation est -20 °C pendant une semaine, des protocoles plus agressifs travaillant entre -30 et -40 °C ; English Heritage retient -18 °C pendant au moins deux semaines. La vitesse de refroidissement compte autant que la température : la descente ne doit pas dépasser quatre heures, faute de quoi certains insectes produisent des composés antigel et récupèrent au réchauffement. Le tapis est donc étalé à plat, jamais roulé — diviser l'épaisseur par deux divise le temps de refroidissement par quatre. Il est scellé dans du polyéthylène transparent, sans contact avec les parois, puis ramené à température ambiante emballage fermé, pour que toute la condensation se forme à l'extérieur du sac. Un seul traitement suffisamment froid suffit : les cycles gel-dégel répétés ne sont plus jugés nécessaires.
L'anoxie ensuite : on remplace l'oxygène par de l'azote, ou on l'absorbe, dans une enceinte barrière étanche. Le seuil est de 0,3 % d'oxygène ou moins ; la mortalité complète de tous les stades a été obtenue après sept jours à ce taux, entre 33 et 75 % d'humidité relative. Pour travailler en sécurité, on compte de l'ordre de deux semaines à 25 °C, sensiblement plus à 20 °C, et l'on allonge encore à mesure que la température baisse. À 0,6 % d'oxygène, il faut nettement plus longtemps. Les protocoles publiés varient : ce n'est pas une recette, c'est une enceinte contrôlée. La brochure Monumentenwacht Vlaanderen recommande un mois minimum avec suivi du taux d'oxygène. C'est le traitement des soies fines, des teintures fragiles et des pièces sur lesquelles on refuse tout produit chimique.
La chaleur contrôlée enfin. Une exposition courte à 55 °C suffit à éradiquer tous les stades ; la référence belge retient 48 à 55 °C maintenus pendant 24 heures, avec montée et descente progressives et contrôle de l'humidité. Sur un tapis, le risque n'est pas la température en soi, mais la variation d'humidité relative qu'elle provoque : c'est cela qu'il faut piloter, et c'est ce que font les chambres climatisées du procédé industriel de référence.
Et la perméthrine ? C'est un pyréthrinoïde de synthèse qui agit comme poison d'ingestion et non de contact : la larve ne meurt qu'en digérant une laine traitée. En traitement industriel de la laine, elle est enfermée au cœur de la fibre par un procédé d'épuisement — la cuticule s'ouvre, la solution pénètre, la cuticule se referme — et il n'en reste pas en surface ; le règlement européen 528/2012 impose de déclarer le traitement. Sa place est là : protection préventive de la fibre, et traitement des locaux dans les fissures et les interstices. Pas comme solution curative sur une pièce de valeur, et jamais en pulvérisation directe sur un textile patrimonial. La solution curative propre, ce sont le froid, l'anoxie ou la chaleur contrôlée.
Deux gestes complètent l'ensemble. Le lavage à la main évacue les œufs, les larves et le frass logés à la base du velours ; l'aspiration reste la première mesure et la moins chère. Les pièges à phéromones, eux, attirent les mâles dans un fond englué : c'est un outil de détection et de suivi, jamais d'éradication — utile pour savoir si le foyer est éteint, inutile pour l'éteindre.
Après le traitement : relainage et renouage
Le traitement tue ; il ne rend pas le velours. La restauration commence après, et sur un tapis mité elle est en général plus simple qu'on ne le craint : la larve a mangé la laine et laissé le coton. La chaîne et la trame sont intactes, la fondation tient, il n'y a le plus souvent rien à retisser.
Sur une zone broutée où le velours est arasé sans que le tapis soit traversé, on relaine : on regarnit à la laine teinte à la main, brin par brin, jusqu'à retrouver la hauteur voisine. Là où la larve est allée jusqu'à la fondation, on renoue au nœud d'origine — senneh ou ghiordes —, en suivant le dessin relevé sur les parties saines, puis on arase le velours neuf à la hauteur exacte du velours ancien.
La prévention se joue ensuite, et elle est simple. Aspirer régulièrement, en commençant par l'envers, les bordures et le dessous des meubles. Déplacer et retourner les tapis : la mite a besoin qu'on la laisse tranquille. Ne jamais ranger un tapis sale — un tapis roulé sale est un garde-manger —, l'emballer fermé après lavage. Traiter vite les taches organiques. Contrôler cheminées et combles. Poser des pièges à phéromones en surveillance permanente, au sol et sous les meubles.
Et surtout : traiter le tapis et la pièce. Un tapis assaini reposé dans une pièce infestée est recontaminé avant la fin de la saison.
Questions fréquentes
Questions fréquentes
Il n'y a pas de trous, juste des zones plus rases. Est-ce une mite ?
Très probablement. La larve broute la surface avant de traverser : un velours devenu irrégulièrement ras est déjà un signe. Attendre l'apparition des trous, c'est laisser passer une génération entière.
Un tapis mité peut-il être sauvé ?
Dans la grande majorité des cas, oui. La larve digère la kératine de la laine et laisse la chaîne de coton intacte : la structure tient encore, il n'y a souvent rien à retisser. Ce sont les surfaces broutées très étendues, où il ne reste plus assez de dessin pour raccorder, qui posent réellement problème.
Un passage au congélateur domestique suffit-il ?
À -20 °C, il faut compter environ quatorze jours, tapis étalé à plat, scellé sous plastique et sans contact avec les parois. En pratique, un tapis de salon n'entre pas dans un congélateur de cuisine, et une descente en température trop lente laisse l'insecte se protéger. C'est ce qui justifie le passage en atelier.
Faut-il traiter aussi la pièce ?
Oui, toujours. Aspirez les plinthes, le dessous des meubles et le fond des armoires, contrôlez la cheminée et les combles, et posez des pièges à phéromones. Un traitement du seul tapis se solde par une réinfestation.
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