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Tapis de Chiraz et Qashqaï

Chiraz est une ville de marché, pas un atelier. Les tapis qui portent son nom ont été noués sous la tente ou au village, par les tribus du Fars, sur un métier posé à même le sol.

Tapis Qashqaï à médaillons hexagonaux étagés, dessin tribal, longues franges

Un métier posé au sol, dans le Fars

Le Fars est la province du sud-ouest de l'Iran dont Chiraz est la capitale. Les tapis vendus sous ce nom viennent des tribus qui parcourent la région : la confédération qashqaï, turcophone, avec ses groupes kachkouli, amaleh, darrehshuri, shishboluki, farsimadan ; et la confédération khamseh, réunie dans les années 1860 par le gouverneur du Fars, qui rassemble des groupes arabes, basseri et turcophones. Leurs pièces descendaient au bazar de Chiraz pour y être négociées. De là vient le nom commercial. Un tapis de Chiraz n'a donc, le plus souvent, pas été tissé à Chiraz.

Ces tribus pratiquaient une transhumance entre les pâturages d'hiver, vers le golfe, et les pâturages d'été, en altitude dans le Zagros. Le métier est horizontal, posé au sol, démonté et roulé à chaque déplacement. Cette contrainte explique beaucoup de choses : la largeur limitée, les formats de tente, les longues bandes, et les irrégularités de tension qu'on lit sur la pièce. Un tapis interrompu pendant une migration puis repris trois mois plus tard ne reprend jamais exactement la même tension.

Le nœud, la laine, la densité

Le nouage est le nœud persan asymétrique, dit senneh, ouvert à gauche ou à droite selon les groupes. La fondation est généralement entièrement en laine : chaînes de laine, trames de laine, souvent deux passées de trame entre deux rangs de nœuds. Les lisières sont surjetées à la laine, parfois mêlée de poil de chèvre pour la résistance, en couleurs alternées.

La densité reste modeste, de l'ordre de 80 000 à 250 000 nœuds au mètre carré selon la finesse du groupe. C'est nettement en dessous d'un Kachan ou d'un Ispahan, et cela ne dit rien de la qualité : dans le tapis tribal, ce n'est pas le compte de nœuds qui fait la pièce, c'est la laine. Les moutons du Zagros donnent une fibre longue, très chargée en lanoline, grasse au toucher et brillante sous la lumière rasante. C'est elle qui prend la garance en profondeur et qui donne à un vieux Qashqaï ce lustre que les tapis de ville n'ont pas.

La hauteur du velours tourne autour de six à dix millimètres. Les extrémités sont terminées par une bande tissée à plat, souvent décorée de trames enroulées, parfois tressée.

Angle d'un tapis ancien : bordure et lisière usées jusqu'aux fils de chaîne
AtelierAngle d'un tapis ancien : bordure et lisière usées jusqu'aux fils de chaîne

Ce qui se voit : trois médaillons, des animaux, un abrash

Le dessin se fait de mémoire, sans carton. Aucune moitié n'est exactement la copie de l'autre. Le schéma le plus fréquent aligne deux ou trois médaillons losangés ou hexagonaux dans l'axe, sur un champ rouge de garance ou bleu indigo, cernés de crochets. Autour, le champ se remplit de petits motifs dispersés : boteh, oiseaux, chiens, gazelles, peignes, silhouettes humaines. Les bordures sont nombreuses et étroites plutôt que larges et savantes.

La palette est courte : garance, indigo, ivoire de laine non teinte, brun-noir de brou de noix, jaune de gaude ou de feuille de vigne, vert plus rare. On y lit presque toujours un abrash, ces bandes horizontales où la teinte change franchement. C'est la marque d'un petit bain de teinture épuisé puis refait. Ce n'est pas un défaut, et on ne le corrige pas.

Au dos, les rangs de nœuds sont lisibles et un peu irréguliers, les chaînes sont en laine, le tapis reste souple. Un dos raide et parfaitement régulier, sur une pièce vendue comme tribale, doit faire poser des questions.

Le gabbeh, un autre objet

Le gabbeh vient de la même région et n'a pas grand-chose à voir. Nouage très lâche, très peu de nœuds au mètre carré, velours de deux à trois centimètres, dessin réduit à presque rien : un champ uni, des échelles de couleur, un animal seul. C'était un tapis d'usage domestique, pour dormir et s'asseoir. Le marché occidental l'a découvert dans les années 1980 et, depuis, il est produit délibérément pour l'exportation. Un gabbeh n'est pas un tapis fin raté : c'est un objet différent, et il se lave différemment, comme tout velours haut.

Ce qui fait la valeur

Comptent en faveur de la pièce : des teintures naturelles, qui se sont maintenues dans le Fars bien plus tard que dans les ateliers urbains, parfois jusqu'au milieu du XXe siècle ; une laine grasse et vivante ; un dessin tenu ; des extrémités et des lisières d'origine ; l'absence de lavage chimique. Comptent contre : une pièce raccourcie ou recoupée, un velours retondu pour égaliser l'usure, et les premiers rouges de synthèse, apparus à partir des années 1870-1880, qui ont souvent dégorgé.

Il faut le dire simplement : un Qashqaï ne s'estime pas comme un Ispahan de soie. Il s'estime comme du tissage tribal, sur des critères de matière et d'état plus que de finesse. Ce marché existe, il est solide, il est plus étroit. Nous le disons à l'estimation plutôt qu'après.

En atelier : ce qui bouge, ce qui casse

La fondation entièrement en laine est le point à surveiller au lavage. Laine de chaîne et laine de trame gonflent et se rétractent davantage que le coton, et pas dans les mêmes proportions que le velours. Un Chiraz qui passe à l'eau peut sortir légèrement hors d'équerre ou onduler sur les côtés. Lavage à froid, à plat, séchage à plat sur surface rigide avec une remise en tension douce et symétrique pendant qu'il est encore humide : c'est ce qui évite la déformation, et il n'y a pas d'autre méthode.

Le second point est le rouge sur l'ivoire. La garance bien mordancée est généralement stable ; un rouge de synthèse des années 1900 à 1940 l'est beaucoup moins. Le test au chiffon de coton blanc humide se fait avant le bain, sur une zone discrète, et il décide de la température et de la fixation préalable.

Le troisième point ne se répare pas : la corrosion des bruns. Les laines brunes et noires teintes au brou de noix avec un mordant ferrique se dégradent lentement. Les zones sombres se creusent, descendent sous le niveau du reste du velours, puis s'ouvrent. On peut retisser quand c'est percé ; on ne peut pas arrêter la corrosion.

Ce qui lâche en premier, ensuite, est toujours le même : la lisière surjetée, puis la chaîne extérieure, puis le champ qui commence à filer. Reprise à temps, une lisière est la réparation la plus économique du métier. Les franges, sur une pièce à fondation de laine, sont les chaînes elles-mêmes : quand elles ont disparu, il n'y a rien à rattacher, on reconstruit une extrémité et on sécurise le dernier rang de trame. Le retissage et le relainage sont possibles ; la difficulté tient à retrouver la laine, son gras et son abrash, pas au geste.

Reprise de franges en cours : les anciennes usées, les neuves reconstituées au fil
DétailReprise de franges en cours : les anciennes usées, les neuves reconstituées au fil

Deux choses que nous ne faisons pas sur ces tapis : le lavage chimique destiné à vieillir artificiellement la pièce, et la tonte du velours pour égaliser une usure. L'un et l'autre se voient, et l'un et l'autre coûtent de la valeur.

Questions fréquentes

Questions fréquentes

Mon tapis vient-il vraiment de Chiraz ?

Presque certainement non, au sens où il n'y a pas été tissé. Chiraz est la ville où ces tapis se vendaient. Le tissage est tribal ou villageois, dans la province du Fars autour de la ville. Cela ne diminue rien : c'est le nom commercial en usage depuis plus d'un siècle.

Les bandes de couleur qui traversent mon tapis sont-elles un défaut ?

Non. Cela s'appelle un abrash. La teinturière travaillait par petits bains ; quand un bain s'épuisait, le suivant ne donnait pas exactement la même nuance, et la différence se lit en bandes horizontales. Sur une pièce tribale, c'est un signe de teinture naturelle et de travail à la main. On ne cherche pas à l'effacer, ni au lavage ni à la reprise des couleurs.

Un Qashqaï vaut-il plus qu'un tapis de ville ?

Cela dépend de quoi on parle. À finesse égale, non : un tapis tribal est moins dense qu'un tapis d'atelier. Mais la finesse n'est pas le critère ici. Une pièce ancienne, en teintures naturelles, avec sa laine intacte et ses extrémités d'origine, se situe sur un marché qui lui est propre et qui ne se compare pas au comptage de nœuds.

Peut-on laver un gabbeh à poil long comme un tapis normal ?

Le principe est le même, la conduite diffère. Un velours de deux ou trois centimètres retient beaucoup plus d'eau, sèche plus lentement et feutre plus facilement sous l'effet de l'agitation. Cela impose une eau plus froide encore, un brossage dans le sens du poil uniquement, et un séchage à plat avec ouverture du velours pendant qu'il est humide.

Mon tapis n'est pas droit. Peut-on le remettre d'équerre ?

Souvent en partie, jamais avec une garantie. Une déformation récente, due à un séchage mal conduit, se rattrape par un nouveau lavage suivi d'un séchage sous tension contrôlée. Une déformation d'origine, liée au métier au sol et à des tensions de chaîne inégales depuis le premier jour, fait partie de la pièce et ne se corrige pas.

Les couleurs vont-elles dégorger au lavage ?

C'est ce que le test de solidité tranche avant le bain : chiffon de coton blanc humide sur une zone discrète, jusqu'à une heure de pose sur une pièce ancienne. Si le chiffon parle, on fixe les couleurs et on lave plus froid. Nous le disons avant de mettre le tapis à l'eau, pas après.

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